Nous allons étudier les implications d'une situation de hasard moral en élaborant l'exemple simple d'un contrat de travail en vue de réaliser la production d'un bien.
Pour ces types de contrats en information asymétrique on distingue en général les deux parties en se basant sur l'information dont elles disposent :
La partie la moins informée (celle qui possède l'information la moins fine) est appelée le principal et l'autre partie, l'agent.
Dans notre exemple, il va s'agir d'un contrat entre un manager (le principal) et un employé (l'agent).
Considérons le problème de production suivant où la valeur
monétaire de l'output est donnée par
avec
représentant l'effort fourni par l'employé dans la production
.
Les préférences de l'agent sont représentées par la fonction
d'utilité
où
est le salaire perçu dans
le cadre du contrat de travail, avec
et
L'utilité de réserve de l'agent (sa satisfaction en l'absence de
travail) est
.
L'utilité du principal est représentée par la fonction
avec
et donc
et
La relation d'emploi se déroule de la manière suivante :
Information : Le principal connaît
et il observe
parfaitement l'effort fourni par l'agent et l'output résultant.
Pour ne pas tomber dans un cadre où une négociation entre les deux parties pourrait avoir lieu, imaginons que le principal propose le contrat à une ensemble d'agents qui se font concurrence pour obtenir le travail (il est possible d'imaginer la situation inverse où ce sont des principaux qui se font concurrence).
Par conséquent, si l'agent refuse le contrat, les gains sont
et
Si l'agent accepte et fournit l'effort
les gains sont
et
Le contrat proposé sera donc une relation entre le salaire et l'effort,
, ce qui n'exclue pas a priori un salaire constant.
L'objectif du principal est de proposer le contrat qui incite l'agent à fournir le plus grand effort possible avec le coût salarial le plus faible possible.
Étant donné que l'agent fait concurrence à d'autres travailleurs
pour obtenir l'emploi, il acceptera de travailler si son utilité
.
Sachant cela, le principal va proposer le contrat
tel
que l'agent soit juste indifférent entre participer à la relation
où laisser la place à quelqu'un d'autre.
Ce qui donne la contrainte de participation de l'agent :
Le principal cherche alors à obtenir de l'agent l'effort qui maximiserait
ses gains
en tenant compte de cette contrainte.
Nous pourrions donc formuler son problème comme suit
ou, en utilisant directement la relation
qui résulte
de la résolution de
La condition de premier ordre de ce problème est
Or, en différenciant l'équation
nous avons (le théorème des fonctions implicites)
Cette solution peut donc être représentée de la manière suivante
Le principal doit donc proposer un contrat
qui doit
inciter l'agent à fournir l'effort
.
Nous ne pouvons analytiquement préciser plus ce contrat sans plus spécifier les données du problème.
Mais nous pouvons remarquer que les trois exemples suivants de contrats sont tous efficaces.
Ces trois propositions conduiront l'agent à accepter le contrat et de
fournir, de manière optimale pour lui, l'effort
.
Spécifions plus cet exemple pour étudier la manière dont on peut calculer le contrat optimal de salaire.
Nous allons donc supposer :
Le contrainte de participation
devient
alors
Ce qui implique la fonction de salaire
Le problème du principal devient alors
dont la solution est :
et
Nous observons que
Par ailleurs :
Le contrat linéaire optimal qui implementerait cette solution serait alors donné par
![]() |
![]() |
|
Le principal proposera donc le contrat
.
L'agent acceptera ce contrat et fournira l'effort optimal
en
maximisant son utilité.
Ne pourrait-on pas imaginer que le principal propose juste un contrat constant
avec un niveau adéquat de salaire
?
Cela revient à considérer un problème où le principal n'a pas les moyens de lier le salaire à l'effort ou au produit.
En effet, du point de vue du droit, le respect d'un contrat ne peut être jugé que si un tiers (un expert, un juge) peut évaluer les termes du contrat.
On pourrait par conséquent imaginer que le contrat ne puisse se baser sur l'effort (par définition assez difficile à évaluer) ou sur l'output (qui peut être difficile à observer pour un tiers ne prenant part à la firme).
Nous aurions alors un problème légèrement différent du précédent.
La relation d'emploi se déroule de la même manière que précédemment.
Information : Le principal connaît
mais il ne peut observer
l'effort fourni par l'agent ou l'output résultant.
Le résultat de ce problème est en fait assez simple mais inefficace : si le salaire est positif l'agent accepte le contrat et fournit un effort nul. Sachant cela le principal propose un salaire nul.
Cela provient du fait que l'impossibilité de faire dépendre le contrat sur l'effort ou la production empêche en fait la construction optimale d'un contrat et par conséquent, ce problème d'agence ne peut être résolu.
Pour observer qu'il est suffisant de faire dépendre le contrat sur l'un
des deux variables (
ou
), considérons le problème suivant.
La relation d'emploi se déroule de la même manière que précédemment.
Information : Le principal connaît
. Il ne peut observer
l'effort fourni par l'agent mais il peut observer l'output résultant.
Alors il peut proposer un contrat dépendant de
,
.
Pour construire un contrat optimal, il va d'abord déterminer le niveau
d'effort optimal pour lui,
.
Il va ensuite utiliser le fait que cet effort est optimal car il correspond
à un niveau de production optimal :
.
Pour donner à l'agent les incitations adéquates, le contrat doit le
récompenser quand la production est égale à
.
Un contrat de force pourrait par exemple être construit de sorte que
et
.
Par conséquent, l'incapacité à observer l'effort n'est pas un problème en soi tant que le contrat peut être basé sur une variable observable et parfaitement corrélée avec l'effort.
Le vrai problème d'agence apparaît quand cette corrélation n'existe pas. C'est ce que nous allons considérer maintenant.
La relation d'emploi se déroule de la même manière que précédemment.
Information : Le principal connaît
. Il ne peut observer
l'effort fourni par l'agent mais il peut observer l'output résultant. Mais
l'output dépend non seulement de l'effort mais aussi de l'état du
monde qui s'est réalisé :
avec
.
est choisi par la Nature, juste
après le choix par l'agent de l'effort à fournir, selon une
distribution
.
L'agent ne connaît pas l'état de la Nature qui va se réaliser au moment où il fait le choix.
Il ne peut par conséquent se contenter de choisir un effort faible sachant que la Nature pourvoira à la production (sinon nous aurions en plus un problème d'information cachée).
Nous aurions ce genre de problème si, par exemple, le processus de production n'était pas parfaitement maîtrisé.
Maintenant, le principal qui observe la production
ne peut en déduire
l'effort effectivement fourni par l'agent puisque nous pouvons avoir plusieurs
combinaisons
qui donnent exactement le même
niveau de production.
Étant donné l'incertitude, la contrainte de participation doit
être considérée en termes d'espérance d'utilité :
l'utilité espérée de l'agent ne doit pas être inférieure
à
.
Par conséquent, si le salaire est plus faible quand
il
doit être bien plus fort dans le cas où
, de manière
à respecter cette contrainte.
Si de plus l'agent a de l'aversion contre le risque, son salaire doit être
plus fort que
obtenu dans les problèmes
et
car il doit
être récompensé pour le risque qu'il prend en fournissant un
effort optimal (ils risque d'être quand même mal payé si
est très faible).
Le contrat optimal doit donc établir un compromis entre l'incitation et l'assurance contre le risque.
La présence de ce risque et donc de ce besoin d'assurance, met en cause l'optimalité parétienne des contrats.
On traduit cela en distinguant deux types d'optimalité pour les contrats :
La différence entre la première et la seconde allocation correspond au coût social du problème l'agence.
Nous allons maintenant considérer une approche qu'on pourrait utiliser pour résoudre ce problème.
L'objectif du principal dans ce problème est de maximiser son utilité
espérée sachant que l'agent a la possibilité de refuser tout
contrat qui donne moins que son utilité de réservation (la
contrainte de participation - CP) et que le contrat doit l'inciter à
fournir l'effort optimal (la contrainte d'incitation-CI)
Le problème du principal peut alors être formulé comme suit.
où
La contrainte
vient du fait que l'agent prend sa
décision en fonction du contrat et le contrat doit l'inciter à fournir
l'effort optimal pour le principal tout en respectant l'optimalité de ce
choix pour l'agent (pour cette raison, on l'appelle parfois la
contrainte de compatibilité des incitations).
La contrainte
traduit le fait que l'agent doit
préférer ce contrat aux autres activités possibles. On l'appelle
aussi parfois la contrainte de rationalité individuelle.
Le problème
n'est pas facile à
résoudre car sa solution est une fonction (l'objectif est donc un
fonctionnel - mais cela n'est pas une difficulté en soi car c'est
l'objet même des méthodes de contrôle optimal) qui doit être
choisi dans un espace de fonctions (défini par les contraintes) qui n'est
pas nécessairement bien formé et qui peut donc contenir des fonctions
de salaire complexes (dépendant notamment des propriétés de la
fonction de densité
).
Une méthode de résolution alternative (proposée par Grossman et Hart (1983)) consiste à décomposer ce problème.
Pour soutenir le niveau d'effort
, le contrat de salaire doit respecter les
contraintes de participation et d'incitation.
Mathématiquement, trouver le contrat le moins cher
qui supporterait l'effort
revient à résoudre le problème
suivant, en combinant les étapes 1 et 2
sous les contraintes
.
L'étape 3 correspond alors à la résolution du problème transformé du principal
La résolution de ce dernier problème détermine l'effort optimal et
le principal propose alors le contrat
à l'agent.
En plus de permettre la résolution du problème initial, cette décomposition a l'avantage de faire apparaître que l'objectif du contrat est d'inciter à fournir un niveau d'effort optimal et que, du fait de la présence de l'information asymétrique, cette incitation possède un coût. D'où la distinction entre les deux critères d'optimalité sociale.